1. Pour ceux qui ne vous connaissent pas, comment vous présenteriez-vous ainsi que votre parcours ?
Je m’appelle Liyi Marli Noshi et je viens d’un village reculé de l’Arunachal Pradesh, en Inde. « Je suis le rêve audacieux de ma mère. » Elle était une agricultrice analphabète qui croyait au pouvoir transformateur de l’éducation. Son courage et ses sacrifices continuent d’inspirer mon travail en faveur de la justice sociale, notamment pour garantir que les filles et les communautés marginalisées aient accès à la justice et à l’éducation qui peuvent changer leur vie.
Je suis avocate et militante des droits humains avec plus de 16 ans d’expérience, spécialisée dans les cas d’abus sexuels sur enfants, de traite des êtres humains, de discrimination raciale et de violence domestique. Actuellement, je suis boursière Fulbright Humphrey à l’American University Washington College of Law. Je suis également associée principale au sein du cabinet d’avocats Agrud Partners à Mumbai, où je supervise les actions pro bono du cabinet, et j’ai cofondé Helping Hands, une initiative visant à lutter contre la discrimination raciale et à promouvoir l’inclusion.

Mon parcours a commencé dans une société tribale avec un accès très limité à l’éducation et aux soins. Être la première femme de ma famille à aller à l’université et à obtenir un diplôme de droit a représenté une avancée personnelle mais aussi un tournant majeur qui a forgé mon engagement à utiliser le droit et l’éducation pour briser les cycles d’oppression.
2. Comment définissez-vous votre travail d’avocate et de défenseuse des droits humains ? Quels ont été les moments-clés de votre parcours professionnel ?
Je me décrirais comme une défenseuse de la justice féroce, passionnée et déterminée, en particulier pour les communautés vulnérables et marginalisées. Je crois que le droit n’est pas seulement un ensemble de règles, mais un puissant outil de transformation sociale. Mon travail est animé par une profonde volonté de lutter contre les injustices systémiques, de guider les jeunes, et de faire entendre les voix longtemps réduites au silence.
Venir d’une société tribale où l’éducation des filles n’était pas une priorité et devenir la première femme de ma famille diplômée en droit a été une source d’émancipation personnelle et professionnelle. Cela m’a permis d’inspirer d’autres personnes dans ma communauté, dont plusieurs sont devenues juges, avocats ou médecins.
J’ai commencé ma carrière en travaillant sur des affaires de violences domestiques et d’abus sexuels sur mineurs, ce qui m’a permis de comprendre de près les obstacles que rencontrent les survivants pour accéder à la justice. Avec le temps, j’ai aussi travaillé sur des dossiers de traite des êtres humains et j’ai fondé Helping Hands pour lutter contre la discrimination raciale subie par les communautés autochtones et du Nord-Est de l’Inde. L’une de mes réalisations majeures a été la création d’une unité spéciale au sein de la police de Delhi dédiée aux populations du Nord-Est.


Être sélectionnée comme première boursière Fulbright Humphrey de l’Arunachal Pradesh est une autre étape importante, qui m’a permis d’approfondir mes connaissances en droit des droits humains, politique migratoire et justice de genre. Mon objectif a toujours été d’utiliser le droit non seulement pour protéger, mais pour autonomiser.
3. Qu’aimeriez-vous que le monde comprenne mieux à propos de l’Inde et de votre identité culturelle ?
L’Inde, à mes yeux, est un pays de contrastes profonds, de diversité extraordinaire, mais aussi d’identité commune, de traditions anciennes et d’aspirations modernes. C’est un endroit où la résilience fait partie du quotidien. Ma perspective est façonnée par mon enfance dans l’Arunachal Pradesh, une région reculée et culturellement riche.
L’Inde n’est pas une seule histoire, mais des millions de langues, coutumes et luttes qui coexistent. En tant que femme autochtone, mon héritage culturel est fondamental. Dans ma communauté, le collectif prime sur l’individuel. Nous partageons les ressources, nous nous soutenons, et nous préservons des traditions transmises depuis des générations. Nous vivons en harmonie avec la nature, dans le respect profond de la terre et des pratiques durables. Ce mode de vie offre au monde des leçons précieuses.
Trop souvent, l’Inde est perçue à travers des filtres réducteurs : une puissance économique ou un pays pauvre. Mais elle est bien plus complexe. Les communautés autochtones et du Nord-Est sont souvent invisibles dans le récit national, malgré leur culture vibrante et leur résilience. Parallèlement, l’Inde lutte encore contre la discrimination liée à la caste, au genre, et à l’origine ethnique. Les mouvements populaires les plus puissants – pour les droits des femmes, la justice environnementale, les droits des travailleurs et des peuples autochtones – émergent d’Inde.
Comprendre l’Inde, c’est accepter ses contradictions et dépasser Bollywood ou les pôles technologiques. Je vois l’Inde comme un pays plein de potentiel, de contradictions, et d’espoir. Une terre qui a résisté à la colonisation – tant moghole que britannique. Si je suis fière de mes racines, de ma spiritualité et du pluralisme indien, je reconnais aussi l’urgence d’avancer vers plus de justice sociale, d’égalité des genres et de reconnaissance des droits des peuples autochtones.
4. Comment expliqueriez-vous les sujets sensibles sur lesquels vous travaillez à un enfant ?
La discrimination raciale, c’est comme quand tu joues avec tes amis et que quelqu’un te dit : « Tu ne peux pas jouer avec nous parce que tu es différent. » Ce n’est pas juste. Tout le monde mérite d’être traité avec gentillesse, peu importe son apparence, ses origines ou sa langue. Mon travail consiste à faire en sorte que tout le monde soit traité équitablement.
Les abus sexuels sur enfants, c’est quand une personne plus âgée te touche d’une manière qui te fait peur ou te met mal à l’aise, et te demande de garder le secret. Ce n’est pas acceptable. Les enfants doivent apprendre à reconnaître les bons et les mauvais gestes, et savoir qu’ils ont le droit de parler et d’être en sécurité. Mon rôle est d’aider les enfants à s’exprimer et à être protégés.
La violence domestique, c’est quand une personne dans ta famille crie, frappe ou fait peur à une autre. Mais une famille doit être un lieu d’amour, pas de peur. Mon travail consiste à aider les gens à retrouver la sécurité et la paix.
La traite des êtres humains, c’est quand quelqu’un trompe un enfant en lui disant « Viens avec moi, je vais t’offrir des bonbons ou une vie meilleure », mais finit par l’exploiter ou l’enfermer. Je veille à ce que les enfants soient protégés contre ce genre de danger.

5. Vous avez construit une carrière impressionnante tout en restant profondément engagée pour la justice sociale. Comment avez-vous fait ?
Ma carrière est profondément personnelle. Depuis mon enfance, j’ai vu l’injustice tout autour de moi et je me suis demandé pourquoi certains souffraient et pas d’autres. Cette question est devenue ma motivation pour la vie. J’ai toujours pensé que chacun mérite d’être écouté et soutenu sincèrement. Cette conviction guide tout ce que je fais.
L’éducation a brisé les barrières pour moi, et cela m’a poussée à utiliser le droit et le plaidoyer pour combattre l’injustice. Même si je suis associée dans un cabinet d’avocats, mon cœur reste avec ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre. J’ai eu la chance de travailler avec des personnes comme mon directeur actuel, Sajid Mohmed, qui me donne la liberté de continuer à traiter des affaires de droits humains en parallèle.

J’ai co-fondé Helping Hands car je ne pouvais plus ignorer le racisme envers les peuples autochtones et les communautés du Nord-Est. Je voulais créer un espace pour qu’ils soient vus, entendus, et protégés. Ce qui me pousse à continuer, c’est l’empathie. Je n’ai jamais voulu réussir juste pour moi, mais pour élever les autres. Quand je vois une personne que j’ai aidée transformer sa vie, je me sens inspirée à nouveau. Le chemin n’a pas été facile, mais je crois qu’un seul geste de bonté ou une voix levée pour la justice peuvent faire une réelle différence.
6. Quels sont vos espoirs pour l’avenir, en Inde et dans le monde ?
Mon travail futur restera ancré dans l’activisme de terrain, le plaidoyer juridique et la collaboration mondiale. Le vrai changement ne naît pas seulement dans les réunions de politiques publiques, mais dans l’action auprès des gens.
Je continuerai de défendre une meilleure protection de l’enfance et un meilleur accès à la justice, en particulier pour les survivants et les groupes vulnérables. Je crois au mentorat, non seulement pour les survivants, mais aussi pour les jeunes porteurs de changement, afin de leur montrer que la vie a plus à offrir que leur traumatisme. Je veux être le pont entre leurs luttes et de nouvelles possibilités.
Je poursuivrai le combat contre la discrimination raciale et ethnique, notamment envers les communautés autochtones et du Nord-Est. À l’international, j’espère collaborer avec des organisations de défense des droits humains pour promouvoir la sécurité des enfants, les droits des peuples autochtones, l’égalité de genre, et la protection des migrants vulnérables. Ma vision à long terme est de relier les réalités locales aux ressources et idées globales, afin que les solutions soient concrètes et applicables.
Ce travail est plus qu’une profession pour moi : il me donne un sens à ma vie. Je veux vivre dans un monde où aucun enfant ne souffre en silence et où la justice n’est pas un privilège, mais un droit fondamental.
7. Si je venais en Inde pour la première fois, où me recommanderiez-vous d’aller, et pourquoi ?
L’Inde est vaste et incroyablement diverse, il y a quelque chose pour chaque type de voyageur ! Tout dépend de ce que vous cherchez : histoire, nature, spiritualité, cuisine ou immersion culturelle. Mais avant de partir, il est important de bien se renseigner sur la meilleure période, les coutumes locales et la logistique.
Au-delà des lieux historiques classiques, je recommande de visiter l’Arunachal Pradesh, mon État natal : un paradis de montagnes vierges, de rivières et de culture tribale. Visitez le monastère de Tawang ou randonnez dans la vallée de Ziro.

Vous pouvez aussi explorer, le Ladakh (Jammu & Cachemire), un désert d’altitude avec des paysages à couper le souffle, des monastères et des lacs comme le Pangong, ou encore le Meghalaya (Nord-Est de l’Inde), célèbre pour ses ponts vivants faits de racines d’arbres, ses cascades et le village le plus propre d’Asie, Mawlynnong.
L’Inde est magnifique partout, mais chaque région a ses coutumes, son climat et ses conditions particulières. Faites bien vos recherches pour profiter pleinement de l’expérience.
8. Que représente pour vous la bourse Humphrey ?
La bourse Humphrey a changé ma vie. Elle m’a offert des connexions internationales, des connaissances professionnelles, et une guérison personnelle. Rencontrer des gens du monde entier m’a montré à quel point l’humanité est profondément liée. J’ai noué des amitiés que je garderai toute ma vie.
L’accès à des experts, des décideurs et des militants a enrichi ma compréhension de la défense des droits, du leadership et de la diversité. Ces relations continueront de nourrir mon travail longtemps après la fin du programme. Voyager à travers les États-Unis m’a ouvert les yeux sur les luttes d’autres communautés et sur la richesse des échanges culturels.
Mais la partie la plus puissante a été personnelle. Cette bourse m’a donné un espace pour guérir du poids émotionnel accumulé en étant témoin de tant de douleurs, en soutenant les survivants, et en luttant pour la justice. Elle m’a permis de réfléchir, de grandir, et de me reconnecter à mon but. Elle m’a rappelé que lutter contre l’injustice ne signifie pas seulement résister, mais aussi construire, relier, et transformer.
Des opportunités comme le programme Humphrey vont bien au-delà de l’éducation. Elles construisent des ponts – entre les peuples, les cultures et les rêves. Et peu importe d’où nous venons, nous partageons tous le rêve d’un monde plus juste et meilleur.


9. Avez-vous une citation ou une phrase qui vous représente bien et reflète votre état d’esprit ?
« Lorsqu’il y a une volonté, il y a toujours un chemin » a été ma boussole depuis l’enfance, alimentant ma force et maintenant l’espoir vivant durant mes jours les plus difficiles.
Quand je suis épuisée et que le doute m’envahit, j’essaie de me souvenir des mots de Ralph Waldo Emerson qui me rappellent mon but : « Ne va pas là où le chemin peut mener. Va là où il n’y a pas de chemin et laisse une trace. »
J’aime aussi le caractère de l’aigle, alors cette citation me parle profondément : « Comme un aigle, je ne crains pas la tempête ; je m’élève au-dessus d’elle, utilisant les vents de l’adversité pour voler plus haut. »
Je crois avoir transformé mes épreuves en force, et mes défis en opportunités de justice et de changement.
Voici une version affinée et plus personnelle de cette idée : Depuis l’âge de 12 ou 13 ans, j’ai vécu sans ma famille. Vivre seule n’a pas été un choix, mais un parcours qui a forgé ma force, ma résilience et mon engagement. À travers chaque épreuve, j’ai appris que ceux qui s’élèvent seuls développent les ailes les plus solides, faites non seulement pour survivre à la tempête, mais pour s’élever au-dessus d’elle. C’est pourquoi j’aime cette citation : « Ceux qui volent en solo ont les ailes les plus fortes. »

