1. Pouvez-vous vous présenter et nous parler un peu de votre parcours ?
Je m’appelle Lana Daham Surchy et je viens de la région du Kurdistan en Irak. Je suis architecte et je détiens un Executive MBA. Je suis également une militante passionnée des droits humains et une professionnelle engagée dans les ressources humaines.
2. Vous venez d’Irak, mais plus précisément de la région du Kurdistan. Comment définissez-vous ces deux identités, et qu’est-ce qui vous rend fière de votre culture ?
Oui, je viens de la région du Kurdistan, une belle région autonome située au nord de l’Irak. Bien que l’Irak soit composé de nombreuses communautés diverses, le Kurdistan est le foyer de plus de six millions de Kurdes qui y vivent en paix, parlent le kurde et conservent une culture riche et distincte.
Ce qui nous distingue, c’est notre fort sentiment d’identité et nos traditions profondément enracinées. L’une de nos célébrations les plus chères est Newroz, le 21 mars, qui marque le Nouvel An kurde et l’arrivée du printemps. C’est une période joyeuse remplie de danses, de musique et de rassemblements autour de feux de joie.
Nos vêtements traditionnels sont uniques et colorés. Contrairement à de nombreux endroits où les habits traditionnels sont réservés aux occasions spéciales, beaucoup de gens au Kurdistan les portent fièrement au quotidien. Nous accessoirisons souvent nos tenues avec des objets faits main à base de clous de girofle et de corail, qui apportent à la fois beauté et signification culturelle.


La famille est au cœur de notre société. Nous avons un profond respect pour nos aînés : prendre soin d’eux, valoriser leur sagesse et écouter leurs conseils sont des aspects fondamentaux de notre mode de vie. Ce qui me rend fière, c’est la résilience, la chaleur et l’hospitalité de notre peuple, ainsi que notre fort engagement à préserver notre langue, notre culture et nos valeurs malgré les nombreux défis historiques.
3. Un parcours multidisciplinaire, de l’architecture aux RH en passant par l’humanitaire : qu’est-ce qui relie tous ces rôles pour vous ?
Bien que mon parcours professionnel puisse sembler diversifié, couvrant l’architecture, l’ingénierie, le travail humanitaire et les ressources humaines, il est profondément lié par une mission fondamentale : servir les autres et défendre les droits humains.
Je me considère d’abord comme une militante des droits humains. Cette base a influencé chacun de mes choix professionnels. Lorsque j’ai obtenu mon diplôme en ingénierie architecturale, mon objectif n’était pas seulement de concevoir des bâtiments, mais de créer des espaces inclusifs et sûrs qui reflètent l’identité culturelle. J’ai été particulièrement attirée par l’urbanisme et l’architecture vernaculaire, qui honorent à la fois les personnes et leur environnement.
En entrant dans le monde professionnel, j’ai pris conscience des inégalités au sein des milieux de travail. J’ai vu le besoin de lieux plus équitables et inclusifs, ce qui m’a poussée à étudier le droit du travail et les politiques en entreprise, et m’a finalement fait tomber amoureuse des ressources humaines.

Aujourd’hui, je me concentre sur la création de lieux de travail guidés par un but, où les gens se sentent respectés, soutenus et encouragés à contribuer de manière significative.
Au cœur de tout cela se trouve une croyance simple : peu importe qui nous sommes ou où nous sommes, chacun de nous a le pouvoir d’améliorer la vie d’autrui.
4. Vous êtes une voix forte pour l’inclusion du handicap. En quoi cela a-t-il influencé votre vie professionnelle ?
Mon plaidoyer pour les droits des personnes handicapées est profondément personnel. J’ai grandi avec deux frères et sœurs plus âgés – l’un ayant un handicap physique, l’autre un handicap mental. Dès mon plus jeune âge, j’ai été témoin des difficultés quotidiennes qu’ils affrontaient et des lacunes systémiques qui les laissaient sans soutien.
Ma sœur n’a jamais eu accès à une éducation adaptée à ses besoins. Elle me dit encore aujourd’hui : « J’aurais pu accomplir tellement de choses si seulement on m’avait donné une chance. » Cette réalité est déchirante – et trop fréquente.
Ces expériences ont forgé mes valeurs et mon sens du devoir. J’ai toujours ressenti une responsabilité profonde de parler non seulement pour mes frères et sœurs, mais pour toutes les personnes dont le potentiel est ignoré à cause d’un handicap.
Dans mon travail, je m’efforce de normaliser le handicap, de promouvoir l’embauche inclusive, et de garantir que les personnes handicapées ne soient pas seulement présentes, mais valorisées et autonomisées. Mais ce travail n’est pas facile. Le véritable problème ne vient pas des personnes handicapées, mais des préjugés et des perceptions des autres. Beaucoup ne réalisent toujours pas que n’importe qui peut devenir temporairement ou définitivement handicapé à tout moment de sa vie.
Cela dépasse les politiques – il s’agit de changer les mentalités. Car l’inclusion n’est pas de la charité, c’est un droit humain fondamental.
5. Vous avez mené une recherche importante sur l’inclusion du handicap dans le secteur privé. Quels en ont été les principaux enseignements ?
Ma recherche a consisté à recueillir les opinions de milliers d’entreprises privées et de personnes handicapées. L’objectif était de comprendre les défis des deux côtés et d’identifier les causes profondes de l’exclusion en milieu professionnel.
La principale conclusion ? Le problème, ce n’est pas le handicap – c’est l’environnement. De nombreuses entreprises manquent de soutien adéquat, d’accessibilité et de politiques inclusives. Bien que des lois existent, leur application est faible. Il était déchirant d’entendre tant de personnes qualifiées – avec des diplômes, des certifications et une grande motivation – être rejetées à cause de préjugés sociaux.
Une autre constatation importante est que de nombreux employeurs perçoivent l’embauche de personnes handicapées comme un fardeau, sans reconnaître les forces et les perspectives uniques qu’elles apportent.

J’ai choisi de me concentrer sur le secteur privé car il est en expansion, alors que le secteur public ne crée plus de nouveaux emplois. Mon objectif à long terme est de plaider pour une législation obligeant les entreprises privées à embaucher un pourcentage minimum de personnes handicapées.
L’inclusion ne devrait pas être optionnelle – elle doit faire partie intégrante de la manière dont nous construisons notre société et notre marché du travail.
6. Qu’avez-vous le plus apprécié dans votre rôle au sein du Gouvernement régional du Kurdistan ?
Bien que je travaille actuellement comme consultante indépendante auprès des secteurs public et privé, je suis particulièrement fière de mon ancien poste de responsable de la formation et du développement ainsi que des relations avec les employés au sein du Gouvernement régional du Kurdistan.
L’un des aspects les plus gratifiants de ce poste a été de contribuer à la montée en compétences des jeunes de la région. Beaucoup étaient profondément motivés par un véritable amour pour leur patrie et un désir de servir les autres. J’ai élaboré des plans de développement personnalisés, garantissant que chaque employé reçoive la formation et les outils nécessaires pour s’épanouir.
Dans mon rôle de gestion des relations avec les employés, j’ai valorisé la dimension humaine des ressources humaines – écouter, faire preuve d’empathie, et créer un espace sûr pour les employés. Je n’ai jamais vu les RH comme une force de contrôle, mais plutôt comme un guide de confiance ou une figure parentale – aidant les gens à se sentir écoutés, en sécurité et soutenus. La confiance que les gens m’ont accordée est quelque chose que je porte avec fierté et gratitude, et cela continue d’inspirer mon travail dans tous les rôles que j’assume.
7. Quels défis en matière de leadership avez-vous rencontrés et comment les avez-vous surmontés ?
Un défi majeur, tant dans le secteur public que privé, a été le micromanagement et le manque d’autonomie. Malgré mon expertise en RH et en administration, on ne me faisait souvent pas confiance pour prendre des décisions, ce qui retardait les progrès et me rendait responsable de résultats sur lesquels je n’avais pas de contrôle total.
Certains dirigeants, bien que n’ayant pas d’expérience en RH, étaient réticents à déléguer ou à accepter des conseils professionnels. J’ai constamment plaidé pour plus d’autonomie, répétant souvent : « Laissez-moi diriger dans mon domaine de compétence. » Mais cette résistance au changement a provoqué de la frustration et un fort taux de départ parmi les gestionnaires qualifiés – beaucoup ont quitté leur poste à cause du manque de confiance et de pouvoir décisionnel.
Pour surmonter cela, je me suis concentrée sur le renforcement de ma crédibilité par la performance, la promotion du dialogue ouvert et la création d’équipes autonomes dans mon champ d’action.
Bien que le changement systémique ait été difficile, je suis restée engagée à diriger avec intégrité et à me concentrer sur les domaines où je pouvais faire une différence.

8. En tant que boursière Hubert H. Humphrey, comment cette expérience a-t-elle influencé votre vision de l’inclusion et de la diversité ?
La bourse Humphrey a été une expérience puissante, révélatrice et valorisante. Elle m’a montré que l’inclusion et la diversité ne sont pas seulement des valeurs – ce sont des pratiques quotidiennes. En échangeant avec des professionnels du monde entier et en participant à des activités de leadership et communautaires, j’ai vu à quel point les pratiques inclusives renforcent les milieux de travail.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est de voir l’inclusion ancrée dans les institutions américaines – non seulement dans les politiques, mais aussi dans les comportements et la culture.
Cela a renforcé ma conviction que l’équité est l’objectif, et non la charité – et que le véritable changement exige conscience, action et solidarité.
Cette expérience a renouvelé mon engagement à promouvoir des milieux de travail inclusifs dans la région du Kurdistan, en particulier pour les personnes handicapées et les groupes marginalisés. Elle m’a également inspirée à militer pour des réformes politiques et à soutenir des environnements où chacun se sent valorisé et capable de contribuer.

9. Quels sont vos objectifs pour l’avenir, notamment en matière de politique publique ou de ressources humaines ?
Ma vision à long terme est de contribuer à la création de systèmes inclusifs, équitables et centrés sur l’humain à travers la politique publique et le leadership en RH. Ayant travaillé dans les deux secteurs, j’ai vu les défis auxquels les employés sont confrontés. C’est pourquoi je veux développer des politiques centrées sur le bien-être, l’inclusion et l’équité, notamment pour les femmes et les personnes handicapées.
En politique publique, je souhaite plaider pour des réformes du travail et des lois d’inclusion des personnes handicapées qui imposent des pratiques d’embauche équitables et des aménagements en milieu de travail. Je prévois également de créer des programmes de formation professionnelle pour les femmes et les personnes handicapées afin de les aider à devenir économiquement indépendantes.
En RH, mon objectif est de transformer les cultures organisationnelles, en passant de modèles rigides et hiérarchiques à un leadership plus bienveillant et responsabilisant. Je veux aider les organisations à concevoir des stratégies RH qui soient non seulement conformes, mais aussi humaines – où les gens se sentent écoutés, valorisés et soutenus.
Au final, je veux utiliser ma voix et mon expertise pour influencer à la fois les politiques et les pratiques, et contribuer à construire un monde où chacun peut vivre dignement.
10. Si je venais visiter l’Irak et votre région, que devrais-je découvrir ?
L’Irak est un pays véritablement remarquable, souvent appelé le berceau de la civilisation, foyer de certaines des premières sociétés humaines et d’innovations historiques. Bien que le pays ait traversé des années de conflit, il continue de se reconstruire grâce à la résilience, à l’amour et à l’esprit inébranlable de son peuple.
L’Irak est une terre de contrastes, offrant une variété d’expériences selon l’endroit où l’on va – des ruines anciennes aux villes vibrantes, des déserts arides aux montagnes verdoyantes.
Si vous visitez Erbil, la capitale de la région du Kurdistan et ma ville natale, l’un des premiers lieux à voir est la Citadelle d’Erbil, site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, considérée comme l’un des plus anciens sites habités en continu au monde. Se promener dans ses allées de pierre anciennes, c’est comme remonter le temps.

Vous découvrirez également une beauté naturelle à couper le souffle – des montagnes majestueuses aux cascades cristallines. Les paysages du Kurdistan sont souvent décrits comme un paradis sur Terre, chaque saison y apportant un charme particulier. Même l’air a un parfum unique – frais, terreux, imprégné d’un profond amour pour notre terre natale et notre identité culturelle.
Mais ce qui vous marquera le plus, c’est la chaleur des gens. Où que vous alliez, vous serez accueilli comme un membre de la famille. L’hospitalité est au cœur de notre culture, et vous serez invité à partager une cuisine traditionnelle savoureuse, chaque plat étant chargé de saveur et d’histoire.
Comprendre notre région, c’est ressentir son âme à travers son peuple, ses histoires, et sa fierté inébranlable pour sa culture, son héritage et son espoir.

11. Un message à la prochaine génération. Que diriez-vous aux jeunes professionnels, en particulier aux femmes et aux personnes handicapées ?
Vous êtes l’auteur de votre propre destin. Ne laissez personne définir votre valeur ou limiter votre potentiel. Les défis que vous affrontez façonneront votre force et votre résilience, et ces mêmes épreuves pourront devenir le socle du changement positif que vous apporterez dans la vie des autres.
Croyez en vous, même lorsque le monde doute de vous. Votre voix, votre histoire et vos efforts comptent. Que vous choisissiez une carrière dans les ressources humaines, la politique publique ou tout autre domaine, sachez que votre présence peut inspirer, votre travail peut élever, et votre parcours peut tracer la voie pour ceux qui viendront après vous. Ne laissez jamais les barrières vous définir – laissez plutôt votre détermination les briser.
12. Avez-vous une citation personnelle qui vous inspire ?
Oui – un proverbe kurde puissant qui guide mon travail et mon état d’esprit : « Em şer dikin da ku aşiti bê, na ku şer bimîne. » — « Nous nous battons pour que la paix advienne, pas pour que la guerre continue. »
Cette citation reflète ma conviction de défendre les autres, d’affronter les défis avec un but, et de toujours œuvrer pour un monde plus juste et plus inclusif.
Ce combat, c’est se lever avec bienveillance, souhaiter le bien aux autres, et partager la connaissance. On peut se battre en utilisant sa voix, ses actions et son expertise pour rendre le monde meilleur – même si ce n’est que pour une seule personne. C’est, selon moi, la forme d’impact la plus significative.

